INTERMÉDIALITÉ EN ARCHITECTURE : 
Représentations et esthétiques de la réflexivité

Rédacteurs invités: Victoire Chancel, Carla Frick-Cloupet, Wouter Van Acker

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Gabriel Metsu. Femme lisant une lettre (1662-65)

Le projet d’architecture, dans sa conception comme sa représentation, se développe sur une série de médiums distincts qui renvoient continuellement les uns aux autres. Ce jeu intermédial tend aujourd'hui à se renforcer face à la démultiplication des espaces de diffusion de l'architecture. Depuis une vingtaine d'années au moins, les médiations de l'architecture ont littéralement explosé, que ce soit par l’institutionnalisation grandissante de la culture architecturale (expositions, publications, conférences, prix, etc.), ou par la démocratisation des sites internet et des réseaux sociaux où s'affiche le travail des agences (sites spécialisés comme divisare, mais aussi Facebook, Instagram, Pinterest, Youtube, etc.). Au sein de cette sphère élargie de la représentation de l'architecture, les interactions, les échanges et les fusions entre les différents médiums posent une nouvelle fois comme pertinente la question du "champs étendu" de l'architecture (Krauss 1979, Papapetros et Rose 2014). Certains architectes investissent de façon stratégique cette condition médiale contemporaine ou la questionnent de façon réflexive. Ainsi, dans les discours purement visuels de la sphère digitale apparaissent de nouvelles formes de méta-références, où la représentation de l’architecture est doublée d’une réflexion sur le médium même (Wolf, Bantleon and Thoss 2009). Dans le domaine des expositions d’architecture par exemple, resurgissent des stratégies réflexives issues des arts visuels des années 1960 qui mettaient en tension l’espace même du musée, pour leur capacité à interroger le cadre institutionnel et les limites disciplinaires de l’architecture (Foster 1996).

Cette condition protéïforme du projet et les renvois entre médias qu’elle engendre a été relativement peu étudiée en architecture sous le prisme de ce que les media et cultural studies ont appelé « l’intermédialité ». Si l’intertextualité regarde « le passage d’un système de signes à un autre » dans des textes écrits (Kristeva 1967, 59), l’intermédialité peut être considérée comme l’étude du passage d'un médium à l’autre. La spécificité de l’approche intermédiale est qu’elle ne s’intéresse pas tant à la représentation au sein d’un médium donné, mais à la reconstruction des interactions intermédiatiques (Rajewksy 2005) dont dépend la notion même de représentation (Ribouillault 2020). En d'autres termes, l'intermédialité ne regarde pas l'objet uniquement à l'intérieur d'une forme médiatique mais au contraire, à l'intersection des différents médiums. En architecture, l'intermédialité peut ainsi renvoyer aux transpositions d’un medium à l’autre (e.g. l'exposition des photos d’un bâtiment dans le bâtiment), à la rencontre de différents médiums pour représenter un même objet (e.g. les interactions entre la maquette, la photo, le collage, etc.), ou encore à des transferts de codes entre les disciplines (e.g. la superposition des conventions de la peinture sur une perspective architecturale). 

Le déploiement du projet architectural sur plusieurs espaces médiatiques peut être regardé comme un phénomène récent. Ainsi pour certains, cette condition de l’architecture est intimement liée à l'apparition de nouvelles techniques (comme la photographie) et espaces de diffusion propres au XXe siècle (Colomina 1979), l’époque moderne transformant ainsi l’architecture en un champs médiatique. Guattari (1996) et Weibel (2012) voient eux dans notre temps présent une condition « post-medium » dans laquelle la spécificité propre à chaque média est niée au profit d’un entremêlement des médias allant jusqu’à leur indifférenciation. Au demeurant, l'idée que l'architecture s'inscrit de façon corrélée sur plusieurs modes d'existence n'est pas nouvelle. Ainsi, pour d’autres, la complicité entre média est consubstantielle à la fondation de l'architecture en tant que discipline à partir du moment où celle-ci s'établit sur la notion de projet, et non plus seulement sur l'objet bâti (Simonnet 2001).

Ce numéro de CLARA invite à questionner la contemporanéité de la condition intermédiale de l'architecture au regard d'un régime médiatique que l’on peut considérer comme nouveau ; mais dont on peut également relativiser l'historicité en reconnaissant l’intermédialité comme une caractéristique fondamentale de l’architecture. Nous invitons tout particulièrement des contributions construites à partir de cas d'étude qui focalisent sur l'intermédialité comme moteur pour faire projet, où les interactions médiales peuvent devenir un outil de conception. Ce numéro encourage des contributions qui analysent et restituent la réflexivité des relations entre les différents domaines d'existence du projet architectural en regardant les situations de déplacement de contenu d'un média à l'autre ou encore les lieux de trouble entre l'espace médiatique et l'espace publicitaire. Enfin, nous encourageons les contributions qui voudraient se saisir du format même de la contribution académique pour l'emmener vers une proposition intermédiale qui interroge son propre cadre : les jeux d’interactions entre collages, dessins, photographies et textes sont les bienvenus.

Bibliographie

  • Colomina, B. 1996. Privacy and Publicity: Modern Architecture as Mass Media, Cambridge (MA) : MIT Press.
  • Foster, H. 1996. Return of the Real, Cambridge (MA) : MIT Press.
  • Guattari, F. 1996. « Vers une ère post-média », Chimères, 28 : 5–6.
  • Kristeva, J. 1967. La Révolution du langage poétique, Paris : Seuil.
  • Krauss, R. 1979. « Sculpture in the Expanded Field », October, 9 : 30–44.
  • Müller, J. E. 2000. « L’intermédialité, une nouvelle approche interdisciplinaire : perspectives théoriques et pratiques à l’exemple de la vision de la télévision », Cinémas, 10 (2-3) : 105–134.
  • Papapetros, S. and Rose, J. 2014. Retracing the Expanded Field, Encounters Between Art and Architecture, Cambridge: MIT Press.
  • Rajewsky, I.O. 2005, « Intermediality, Intertextuality, and Remediation: A Literary Perspective on Intermediality », Intermédialité, 6: 43–64. DOI:10.7202/1005505ar
  • Ribouillault, D. 2020. « Garden Architecture: From Representation to Transfiguration », Le Visiteur, 25: 199-208.
  • Simonnet, C. 2001. L'architecture ou la fiction constructive, Paris : Les éditions de la passion.
  • Wolf, W., Bantleon, K., and Thoss, J. 2009. Metareference Across Media: Theory and Case Studies: Dedicated to Walter Bernhart on the Occasion of His Retirement, Leiden: Brill.
  • Weibel, P. 2012. « The Post-Media Condition », Mute, 19 mars.  https://www.metamute.org/editorial/lab/post-media-condition

Les propositions devront être envoyées à clara.archi@ulb.be avant le 15 juillet 2022 (dans un fichier PDF unique en pièce-jointe), et doivent inclure :

  • un résumé de 500 mots,
  • un titre provisoire,
  • le nom du contributeur,
  • son affiliation académique (le cas échéant),
  • son adresse électronique, et
  • une courte biographie de 100 mots maximum.

Les propositions de contributions peuvent être soumises en anglais ou en français.

Rédacteurs invités :

Victoire Chancel est architecte praticienne, doctorante (ULB, 2016) et enseignante (ENSAM, 2020). Ses recherches (financement FRS-FNRS) observent le déplacement contemporain du projet architectural de la sphère constructive vers la sphère culturelle, et analysent les jeux de représentations itératifs entre forme bâtie et image. Elle publie dans diverses revues ou ouvrages, à son nom (A+, Bruxelles Patrimoine) ou collectivement (Oase, Les éditions de l’ULB), et participe à des projets culturels ou de médiation de l’architecture (scénographies d’expositions, interviews pour l’ICA). En parallèle, elle travaille comme architecte à Marseille et à Bruxelles, profitant d’associations multiples pour aborder des échelles et des programmes variés, et exercer sous diverses modalités.

Carla Frick-Cloupet est architecte praticienne et doctorante en Arts mention Architecture à l’ENSA Saint-Etienne et l’Université Jean Monet de Saint-Etienne où elle a enseigné de 2017 à 2021 dans le cadre d’un contrat doctoral du ministère français de l’Enseignement supérieur. Depuis 2019 elle est collaboratrice scientifique au sein au laboratoire hortence. Elle est rédactrice pour la revue A+ et occasionnellement chargée de valorisation architecturale pour L’ICA, Institut Culturel d’Architecture Wallonie Bruxelles. Ses recherches portent sur une méthode analytique inspirée de « Complexity and Contradiction in Architecture » de Venturi et de la philosophie du langage. Celle-ci procède à partir de verbes performatifs et propose un regard agissant sur l’architecture contemporaine franco-belge.

Wouter Van Acker est ingénieur-architecte et chargé de cours à la faculté d’architecture La Cambre-Horta de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et co-coordinateur d’hortence – le laboratoire de recherche en histoire, théorie et critique de l’ULB. Docteur en ingénierie et sciences architecturales (Université de Gand, 2011), ses recherches portent sur l’histoire de la théorie d’architecture postmoderne, l’utilisation opérationnelle de l’histoire dans la conception architecturale, le problème des retours et styles tardifs, et les stratégies de réutilisation adaptive du patrimoine brutaliste et postmoderne en Belgique. Avant il a travaillé sur "l’architecture de la connaissance" et l’histoire de l’épistémologie architecturale au début du 20ème siècle. Parmi ses publications récentes il y a l’ouvrage Architecture and Ugliness (co-dirigé avec T. Mical, Bloomsbury Academic, 2020).